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Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas Les dernières - ****


Un peu excentré, dans le plateau nu et sombre du théâtre de l’Œuvre, un homme bedonnant en pantalon côtelé à bretelles et maillot de corps, est assis à une table éclairée par une unique lampe de chevet. Il est écrivain et s’est retiré à la campagne pour travailler. Par hasard, pendant une promenade en forêt, il rencontre un confrère philosophe, Monsieur Oblat.
Au cours de la conversation, ce dernier lui demande « Avez-vous des enfants ? ». Réponse immédiate : « Non ! ». La nuit qui suivra cette conversation sera une nuit de tempête atmosphérique et de cauchemars, dont il mettra longtemps à se remettre, entièrement obsédé par l’envie irrépressible d’expliquer ce « Non ! », de l’expliquer à, dit-il, « sa future ex-femme ».
C’est ainsi, et par ce mot « Non ! » mainte fois martelé, que commence ce monologue – de près de deux heures un quart – tiré du roman « Kaddish pour l’enfant qui ne naitra pas » d’Imre Kertész. Rescapé du camp d’Auschwitz alors qu’il n’avait que 15 ans, il nous expose à travers ce roman sa vision nihiliste du monde, car après « ça » à quoi peut-on encore croire ? Les mots « avenir » et « espoir » ont-ils encore un sens ? A quoi servirait-il de mettre des enfants aux mondes ? A rien dans ce monde qui a produit « ça ». Cela, il n’aura de cesse de l’expliquer au lecteur, à « son fils ou sa fille qui n’existeront jamais », à sa « sa future ex-femme » qu’il épuise, pendant 20 ans, jusqu’à la rupture inévitable.
Et quand dans une réception, au cours de la conversation, il entend l’une des personnes prononcer cette phrase définitive : « Auschwitz, ça ne s’explique pas », il dément : « Ce n’est pas le Mal qui ne s’explique pas, c’est le Bien. Le Mal a toujours une raison ». Puis il raconte que dans les camps, il a connu un détenu qu’on appelait le prof. Cet homme qui n’avait lui-même pas mangé depuis 3 jours et qui était chargé de distribuer de maigres rations de pain, a bravé les gardes lui interdisant le passage pour lui donner une ration alors qu’il aurait pu la conserver et ainsi lui sauver la vie. Et que c’est ça, la bonté de ce « prof », qui ne s’explique pas !
Un texte poignant, prenant, parfois drôle, toujours juste que chacun devrait découvrir, car il est le reflet d’une partie de l’Histoire. À travers les digressions philosophiques et les souvenirs d’Imre Kertész, le magistral Jean-Quentin Châtelain nous entraîne – de sa diction calme, précise et agrémentée d’un léger accent suisse – dans les affres ineffaçables de la mémoire d’un rescapé de l’horreur de l’Humanité…

Ecrit le 1 avril 2016 dans les catégories Madeleines, Seul(e) en scène, Théâtre contemporain

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