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Kanata – Épisode I – La Controverse - ***


de :

mise en scène :

lieu :

horaires : Du 15 décembre 2018 au 31 mars 2019

avec :

Valse d’une riche scénographie, comme toujours au Théâtre du Soleil, et comédiens excellents. Questionnement sur la légitimité de l’artiste à vouloir, par son art, informer le monde sur les malheurs des hommes, des minorités, les violences faites aux femmes, les injustices… Questionnement sur le droit de regard, sur l’appropriation culturelle. Questionnement sur la liberté et sur la vie…

C’est la première fois, en cinquante-quatre ans de son histoire, qu’Ariane Mnouchkine confie la troupe du Théâtre du Soleil à un metteur en scène invité – le Canadien Robert Lepage. La pièce imaginée par ce dernier assemble les fragments d’une vaste épopée retraçant deux-cents ans d’histoire de son pays — « kanata » est le mot iroquoien, signifant « village », qui a donné son nom au Canada — et scelle la rencontre, par comédiens interposés, entre deux géants de la mise en scène qui sont avant tout deux humanistes, convaincus que l’artiste doit être le témoin de son temps.

Le spectacle

Ottawa
Un tableau. Mystérieux et magnifique. Une Indienne. Du Canada. Une Autochtone. Un regard splendide, attirant, irrésistible. Une impératrice. Elle a un nom : Josephte Ourné. Le peintre aussi en a un. Joseph Légaré.Un autre tableau de ce même Légaré : Paysage avec un orateur s’adressant aux Indiens. Cet orateur, on nous dit que c’est Edmund Kean, l’acteur, le théâtre même, tout de noir vêtu, comme un pasteur. Que fait-il là ? Devant un petit groupe de Hurons qui l’écoutent ? Colonise-t-il ? Prêche-t-il ? Récite-t-il du Shakespeare ? Envahisseur ? Bonimenteur ? Ou acteur ?Est-il, ce qu’il est, un sacré coureur de jupons, qu’un public pudibond et hypocrite chasse un jour de sa seule patrie, la scène, et force à l’exil. Il ira, de huées en huées, et cela c’est vrai, tout comme le reste d’ailleurs, jusqu’au Canada, et au Canada jusqu’au Québec, et au Québec, toujours poursuivi par ses déboires féminins, jusqu’aux Hurons. Qui vont l’aimer, lui accorder le titre honorifique de chef et même lui offrir un nom : Alanienouidet. Ce qui voulait dire à peu près Flocons de neige tourbillonnant dans une rafale de vent et se voulait une description de son style de jeu.Leyla Farrokhzad, la conservatrice du Musée, et Jacques Pelletier, commissaire de celui du Quai Branly, nous ont appris tout cela et, quoiqu’ils en pensent, n’en ont pas fini avec les portraits et les péripéties.

Colombie Britannique

Une forêt splendide et sereine. Une maison longue. Entrent des bûcherons. Hurlements des tronçonneuses.

Vancouver

Un quartier « populaire et sympathique », pensent Miranda et Ferdinand, une jeune artiste peintre et son compagnon, un jeune acteur plein d’enthousiasme, qui viennent d’emménager dans le loft de leur rêve, loué à prix d’or à une tenancière chinoise.Où l’on fait connaissance du dit quartier. Le centre d’injections. Rosa, la travailleuse sociale, Tanya, l’héroïnomane. Le poste de police. Des femmes disparaissent. Autochtones, toutes. Environs de VancouverUne porcherie. Un homme boit sa bière. Cris de ses cochons. Ils mangent. Vancouver et la suiteLe théâtre dira comment mais sachons seulement que Tanya et Miranda se sont rencontrées et que cette dernière se sent des responsabilités. Sachons aussi que Tanya est une enfant adoptée et qu’elle parle persan avec sa mère adoptive. Le monde est petit, décidément. Et le serial killer tout proche. Et puis Tobie qui tente de faire un documentaire sur ce quartier « si populaire et si sympathique ». Le théâtre dira comment. Et la controverse.

La controverse

Après avoir, comme ils l’avaient annoncé dans leur communiqué du 27 juillet, pris le temps de réfléchir, d’analyser, d’interroger et de s’interroger, Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil sont finalement arrivés à la conclusion que Kanata, le spectacle en cours de répétition, ne violait ni la loi du 29 juillet 1881 ni celle du 13 juillet 1990 ni les articles du Code pénal qui en découlent, en cela qu’il n’appelle ni à la haine, ni au sexisme, ni au racisme ni à l’antisémitisme ; qu’il ne fait l’apologie d’aucun crime de guerre ni ne conteste aucun crime contre l’humanité ; qu’il ne contient aucune expression outrageante, ni terme de mépris ni invective envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, ou une religion déterminée.

Ne s’estimant assujetti qu’aux seules lois de la République votées par les représentants élus du peuple français et n’ayant pas, en l’occurrence, de raison de contester ces lois ou de revendiquer leur modification, n’étant donc pas obligé juridiquement ni surtout moralement de se soumettre à d’autres injonctions, même sincères, et encore moins de céder aux tentatives d’intimidation idéologique en forme d’articles culpabilisants, ou d’imprécations accusatrices, le plus souvent anonymes, sur les réseaux sociaux, le Théâtre du Soleil a décidé, en accord avec Robert Lepage, de poursuivre avec lui la création de leur spectacle et de le présenter au public aux dates prévues, sous le titre Kanata – Épisode I — La Controverse.

Une fois le spectacle visible et jugeable, libre alors à ses détracteurs de le critiquer âprement et d’appeler à la sanction suprême, c’est-à-dire à la désertification de la salle. Tous les artistes savent qu’ils sont faillibles et que leurs insuffisances artistiques seront toujours sévèrement notées. Ils l’acceptent depuis des millénaires.

Mais après un déluge de procès d’intention tous plus insultants les uns que les autres, ils ne peuvent ni ne doivent accepter de se plier au verdict d’un jury multitudineux et autoproclamé qui, refusant obstinément d’examiner la seule et unique pièce à conviction qui compte c’est-à-dire l’oeuvre elle-même, la déclare nocive, culturellement blasphématoire, dépossédante, captieuse, vandalisante, vorace, politiquement pathologique, avant même qu’elle soit née.

Cela dit, et sans renoncer à la liberté de création, principe inaliénable, le Théâtre du Soleil s’emploiera sans relâche à tenter de tisser les liens indispensables de la confiance et de l’estime réciproques avec les représentants des artistes autochtones, d’où qu’ils soient, déjà rencontrés ou pas encore. Artistes à qui nous adressons ici notre plus respectueux et espérant salut.

Le Théâtre du Soleil, 5 septembre 2018.

Ecrit le 15 février 2019 dans les catégories À ne pas manquer !, Théâtre contemporain

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